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#1 2011-06-24 17:03:25

Pascal
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Les pages déchirées - Roman à suivre

Les pages déchirées

Chapitre 1 – Greendle et la plume chinée

« Un crin de lumière transperce
Dans sa course,
Une ombre se déchire,
Un trou dans le mur
Et l’impression d’infini au-delà…
»

Tel est le chemin à venir d’un type, un homme baptisé Greendle. Il se considérait, s’était considéré ordinaire jusqu’à ce que…

« Le printemps danse
avec les nuages et le soleil,
dans les rues les fleurs s’ouvrent,
les étoiles s’y éparpillent… »

Un beau jour de mai, ces quelques mots chantés, accompagnés d’une musique classique diffusée par son radioréveil, le firent s’écumer vers le monde des yeux ouverts. Branché sur sa radio favorite, il enleva sa couette, s’étira, puis resta quelques instants allongé, repensant aux songeries de la nuit qui ne se s’étaient pas encore évaporées vers la dimension hors de portée des éveillés. Une fois fait, il se tourna vers le callepin posé sur la table de chevet, légèrement à cheval sur sa paire de lunette, non loin de l’appareil sonnore. Après un instant d’hésitation, il se leva, saisit le calepin de fortune (dans lequel était glissé en marque page un stylo) et se mit à scribouiller tout ce qu’il venait de passer en revu.

« la saison déraisonne,
l’homme raisonne,
des bouts de terre grognent… »

Greendle appuya sur le bouton off, fit trôner sur son nez légèrement aquilin la monture cuivrée de ses lunettes rondes, se diriga vers la petite salle de bain de son 23 mètres carré. Devant le miroir au dessus de l’évier, il plissa ses petits yeux, « contempla » son reflet de jeune homme de 28 ans. Ses cheveux bruns, bien qu’assez courts, avaient trouvé le moyen de se mettre en vrac. Il les ébouriffa, passa ensuite ses mains sur sa fine moustache, sa barbe naissante et en fin ses pommettes saillantes, avant de traîner son corps d’allure commune sous la douche.

« I hoope a day
loove will knock in my hearth
and the suun shine
and the suun… »

Ce jeune photographe-reporter se prit à chantonner, avec sa voix anglaise chaude et mélodieuse, de la soupe d’un boys band bien de chez lui. Bien qu’il avait eu le courage de s’expatrier en France, à Toulouse, Greendle se définissait lui-même comme un baroudeur pantouflard et aimait bien avoir ses repères lui rappelant sa terre d’origine, aussi peu à son goût soient-ils. Ceci dit, cette chanson traduisait plus un manque. Célibataire presque endurci, il avait gâché toutes ses potentielles relations depuis sept bonnes années, fait fuir toutes les femmes qui s’intéressaient à lui. Il en regrettait un certain nombre, parfois une plus que les autres, mais au fil du temps les regrets changeaient de tête, ce qui en soit, se raisonnait-il, était la preuve qu’il n’y avait paradoxalement rien à regretter. Toujours est-il qu’il avait l’élan pour compenser, en apparence, ce vide : il menait de front deux jobs, enfin, plutôt deux postes, l’un de correspondant photographe-reporter pour un journal anglais, l’autre de photographe reporter pour un local. Son temps libre en était devenu peau de chagrin. Toutefois, il se débrouillait pour grappiller, lier les activités, et ne se plaignait pas de son sort. Ainsi, aujourd’hui, samedi, il avait décidé de faire son « shopping » en se rendant sur son lieu de reportage…

Douché, coiffé, « déodorisé », habillé, le sac - préparé la veille - en bandoulière sur l’épaule gauche, Greendle était paré. Plus par habitude, par acquis de conscience quasi obsessionnelle que par nécessité, il vérifia sur son agenda virtuel le programme de la journée. Il n’y avait rien de bien différent des autres jours, il savait déjà où il devait aller, ce qu’il voulait faire avant. Il rangea son agenda, éteignit la lumière et sortit…

« L’ombre diaphane
des promesses de la nuit
s’évanouit
au creux de la volonté
trop acérée…
»

Dans la fraîcheur matinale de la ville, non loin du Grand Rond, il regarda sa montre à aiguilles qui indiquait 6 h 45. Il avait le temps de prendre son breakfast dans un bar et de flâner sur le marché aux puces et à la brocante de la Place Saint Sernin. Sur le chemin, il se choisit donc une petite table, près d’un coin de verdure, en plein un hot-spot wifi gratuit. Il passa commande et posa devant lui son petit ordinateur portable pour checker ses messages.
Celui d’une amie-du-net japonaise fit à ses lèvres former un large sourire. Expatriée sur une île, qu’elle lui avait dit, ne précisant ni le nom ni « l’emplacement géographique approximatif », ses envolées fleuraient bon la lumière et la chaleur équatoriales. Il avait entamé des échanges épistolaires avec elle par l’entremise d’un site de poésie shakespearienne. Après que le serveur a déposé son thé, son jus de pamplemousse, son croissant et son oeuf au plat, après un « mirci » et l’entame des mets, il rédigea sa réponse :

« Chère Liloo,

J’ai lu avec grand plaisir ce que tu m’as envoyé, voici un petit écho pseudo poétique en guise de claviardage impressionnatif :

Le paysage de tes mots m’émeuvent,
je les imagine murmurer aux vagues
la beauté de la terre qu’elles ne peuvent toucher,
qu’elles admirent au travers de leur écume,
je les imagine porter par elles et venir toucher d’autres rives
comme une bouteille à la mer traversant l’océan
et échouée avec amour,
transformant le rocailleux
en une myriade de sable fin…

@micalement,
Greegree »

Greendle cliqua sur « envoyer » puis engloutit ce qui restait, rangea son Asus Eee Pc 701  et prit congé…

Sur le che­min de la Place Saint-Ser­nin, dans une petite place verte der­rière la place du Capi­tole, alors que les rues com­men­çaient à grouiller de voi­tu­res et de jam­bes aler­tes, que les ombres de la nuit lais­saient défi­ni­ti­ve­ment place au voile d’or du jour, il s’arrêta devant une « scène de vie » : un vieux mon­sieur, assis sur un banc, en train de don­ner du pain aux pigeons, et non loin, près d’un trio de ronds-troncs (un rouge, un bleu et un jaune, plus petit), un jeune cou­ple se cha­maillant. Greendle se posa dis­crè­te­ment dans un point de vue qui lui per­met­trait de cap­tu­rer l’orage fugace au sein de ce qu’il appel­lait le « kit­sch tou­lou­sain » puis, après avoir appuyé sur le déclen­cheur, s’appro­cha du mon­sieur comme si de rien n’était, ou pres­que. D’un regard en coin, il vit un der­nier éclair bri­ser les cieux du cou­ple. Ils devin­rent deux per­son­nes s’en allant dans une direc­tion dif­fé­rente, du moins sur l’ins­tant. Un peu hon­teux de son délit d’image, il adressa un sou­rire pincé à Gus­tave sur qui il reporta toute son atten­tion. Il se pré­senta à son tour et lui demanda per­mis­sion de pren­dre quel­ques pho­to­gra­phies de son « occu­pa­tion nour­ri­cière ». Après expli­ca­tion de la des­ti­na­tion des cli­chés, du fait qu’il les pren­drait de manière à ce qu’on ne le recon­naisse pas, il se mit à l’oeu­vre, se foca­lisa sur le geste, les pigeons, les miet­tes. Une fois assez satis­fait, il remer­cia son man­ne­quin d’une poi­gnée de mains et remit un pied devant l’autre.

Le long de la rue du Taur, il repensa à la dis­pute. Il se fit un ins­tant la réflexion qu’à trop recher­cher la per­fec­tion, on s’éloi­gne de soi et des autres, il en débat­tit ensuite en son for. Qui sait ? Pas lui.

Il quitta ses pen­sées pour humer l’atmo­sphère. Bien vite, les pre­miers étals se pro­fi­lè­rent parmi les four­mis mati­na­les, au croi­se­ment des pavés de la rue à moi­tié pié­tonne et de l’asphalte qui en tapis­sait une autre. Le jeune anglais se mêla aux tou­lou­sains, aux badauds, aux tra­vailleurs en mar­che vers leur ter­rier, aux étu­diants à laboure sor­tant du Crous et cou­rant vers leur bus, aux gens venus sim­ple­ment flâ­ner de bonne heure. Il regarda sa mon­tre. A l’ins­tar des pres­sés, il n’avait plus trop le temps de pren­dre son temps.

Arrivé sur la place, Greendle oublia pres­que aus­si­tôt le monde qui l’entou­rait. L’espace réservé au mar­ché aux puces qui fleu­rait les alen­tours de la basi­li­que, débor­dant à peine sur les ruel­les, la place qui était meu­blée d’étals à auvents déco­rés de diver­ses mar­chan­di­ses, de camion­net­tes, de « tablées » en hau­teur et à même le sol s’effa­cè­rent dans ses noi­set­tes ver­dâ­tres. Elles s’étoi­lè­rent, se tapis­sè­rent de vieux par­che­mins, de livres déca­tis et de livres quasi neufs, de livres famé­li­ques et d’ouvra­ges volu­mi­neux, de cou­ver­tu­res gla­cées et de recou­ver­tes de cuir écor­nées à dif­fé­rents degrés. L’ama­teur de lit­té­ra­ture en tout genre en oublia même les mar­chands à la sau­vette en train d’alpa­guer le pre­mier badaud, le pre­mier pas­sant venu. Plus dis­crets, des librai­res assis au fond de leur siège atten­daient patiem­ment que l’on vienne à eux en lisant un bou­quin. Cer­tains - les plus tar­difs ? - s’occu­paient à arran­ger la dis­po­si­tion de leurs « tré­sors ».

Tout en effleu­rant des yeux les pay­sa­ges let­trés qui offraient leur sur­face, notre anglais com­mença à déam­bu­ler d’un pas non­cha­lant. Il savou­rait cet ins­tant qu’il ne tarda cepen­dant pas à échan­ger con­tre un autre. Une pan­carte de for­tune « Les plus grands auteurs du 19ème » sem­blait lui faire de l’oeil. Il s’arrêta devant une pile dédiée aux poè­tes.

- Bon­jour mon­sieur ! salua le bou­qui­niste. Il pour­sui­vit sans atten­dre qu’un mot ne sorte de la bou­che de son client poten­tiel. Vous avez l’embar­ras du choix, que des chefs d’oeu­vres !

- Bojour ! Est-ce que vos aïvez un Vic­tor Hugo à me con­seiller ? demanda Greendle avec son accent anglais tout en tour­nant la tête vers son inter­lo­cu­teur à qui il adressa un léger sou­rire. On me l’a sou­vent con­seillé pour par­faire maille cul­ture sur votre lit­té­ra­ture.

- Oh, un lord ! dit le ven­deur avec une pointe d’humour. Oui ! J’ai, et on vous a bien con­seillé. Enfin, vous vou­lez de la poé­sie ? ou des his­toi­res épi­ques ? ques­tionna-t-il en com­men­çant à mani­pu­ler les livres. Quoi­que je demande, mais de lui j’ai sur­tout des romans à ven­dre…

- Hmm… Je… Des his­toi­res alors ?

- Si vous vou­lez, la semaine pro­chaine je pour­rai vous dégo­ter un recueil de poè­mes et un de ses plus grands clas­si­ques que j’ai vendu il y a peu. Mais si vous avez les moyens, j’ai cette superbe édi­tion de L’Homme qui rit. Sur la cou­ver­ture il y a une magni­fi­que hélio­gra­vure. C’est ins­piré d’un pan de l’his­toire anglaise. Et ça tombe bien, vous êtes anglais, si je ne m’abuse ?!

Le bou­qui­niste lui ten­dit un volu­mi­neux livre tout de cuir noir vêtu, il sen­tait bon le par­che­min. Greendle hocha posi­ti­ve­ment la tête, ses lèvres se fen­di­rent en un fugace large sou­rire et il appré­cia le con­tact avant de pren­dre un air inter­ro­ga­teur.

- Vous m’avez dit si j’ai les moyens ? s’inquiéta Greendle.

Une brève négo­cia­tion s’ensui­vit puis, les deux par­ties satis­fai­tes des ter­mes de la tran­sac­tion qui tenaient en deux beaux billets de vingt euros, il mit la main dans sa besace, paya, ran­gea, salua et reprit sa déam­bu­la­tion. Il n’avait plus vrai­ment le temps, ni l’argent, il con­ti­nua néan­moins à chi­ner. D’autres mer­veilles lui ten­daient les pages et il ne vou­lait pas lou­per celle qui le ravi­rait. Il enchaîna ainsi les étals des bou­qui­nis­tes.

Dif­fé­ren­tes trou­vailles, un livre sur les globe-trot­teurs d’une plume vaga­bonde, un d’un autre roman­cier célè­bre, un sur une pièce de théâ­tre d’un auteur-comé­dien tout aussi réputé, atti­rè­rent son atten­tion… sans qu’il n’en fasse l’achat.

Dans un virage, alors qu’il avait pres­que fait le tour du mar­ché aux puces, de l’offre de ces ven­deurs de vagues d’hier, de voya­ges intem­po­rels en péri­phé­rie, en long en large et au tra­vers l’âme humaine, et alors qu’il s’apprê­tait à sor­tir son appa­reil photo pour gra­ver la place dans les octets, gar­der une trace des autres chi­neurs qui bras­saient les livres, les mar­chan­di­ses avec une con­vic­tion pro­por­tion­nelle à leur prix, c’est parmi un des rares ven­deurs de bro­cante non lit­té­raire et non ves­ti­men­taire (le samedi étant plus ou moins con­sa­cré aux livres et aux ajouts de « peaux » ), que Greendle posa ins­tinc­ti­ve­ment ses yeux sur ce qui aurait pu être sa plus belle acqui­si­tion du jour.

© Pas­cal Lama­chère - mai 2008

(cliquez ici pour mirer quelques photographies de lieux où s'ancre une partie de l'histoire)


A même le sol, au milieu de bric et de broc, au milieu de ce qui était, pour lui, des babioles, trônait une plume dorée. Elle sembla l’appeler comme la mer attire le regard du marin, comme le rêveur se tourne vers la lune au sein du dôme étoilé. Il ne put résister et s’approcha.

- Beau jour monsieur ! N’est-il pas ?! Je m’appelle Shakire Jackson, dit le découvreur de merveilles ! J’vous fais une ristourne si vous m’prenez cet’amante de la page avec cette sculpture du 19ème qu’mon arrière grand-père maternel a obtenu en travaillant auprès du grand Rodin en personne ! proposa d’emblée le drôle d’antiquaire qui avait remarqué la direction du regard de Greendle.

Ses paroles exprimées d’une traite, son débit rapide, son accent d’ailleurs, sa tenue digne d’un fakir et la peau ridée au teint rosi de ses mains et de ses avants bras dénotant avec la peau halée de son visage, du fait des années passées sous le ciel français, enlevaient un peu de crédibilité au sens des mots du vendeur dont l’âge avoisinait les quarante ans. Greendle esquissa néanmoins un sourire amusé tout en restant bouche bée sur l’instant.

- Oh, je sais, je fais un peu boutiquier des milles et une nuit ! répliqua le vendeur à l’air lourd de sens de l’homme devant lui. Mais j’vous garantis la provenance de ce qu’j’vends ! Ajouta-t-il sans se dépareiller de son sourire.

Son aplomb ne convainquit pas l’anglais, il se hasarda cependant à rentrer dans l’échange vocal… Il fit un signe de tête entendu, reporta son regard intéressé sur la plume tout en formulant quelques sons.

- J’aurais préféré acheter uniquement cette plume. Combien…

- Oh, maille lord ! coupa le vendeur. Uniquement cette plume ? J’ai bien vu qu’elle vous intéressait mais… si j’vous ai fait cette proposition c’est qu’elle a une grande valeur et accompagnée d’un trésor de plus grande valeur ça vous aurait fait un prix d’ami !

L’anglais lui lança un regard légèrement exaspéré à la mention du lord, exaspération qui s’intensifia devant la volonté manifeste de lui soutirer beaucoup de ses euros.

- Pour tout vous dire, la plume a appartenu à un alchimiste du moyen-âge, enfin deux. Elle aurait été faite par Saint Thomas d’Aquin puis se serait retrouvée, deux siècles plus tard, aux mains de Paracelse. Si vous…

- Je suis désolé, je crains de ne pas avoir la bourse et je n’ai plus le temps de… bavasser. Je dois y aller. Serez-vous là demain ? coupa Greendle.

- Une bourse ? Vous n’en avez pas deux, comme tout le monde ? Et oui, je serre bien la main ! taquina Shakire qui tendit la main.

Greendle fit de gros yeux éberlués. Interloqué le temps de deux battements de coeur, il finit par tendre la main à son tour pour une poignée vigoureuse.

- On se voit donc demain ?! ‘fait, moi c’est Greendle ! lâcha-t-il avant de tourner les talons et de prendre ainsi congé.

- Enchanté Greendle ! Que les portes du jour qui s’ouvrent à vous le soient sous une prairie clairsemée de fleurs enivrantes ! lui souhaita l’antiquaire sur un ton amical.

Notre jeune photographe-reporter commença à tracer sa route avec une démarche altière, qu’il changea en pas simplement pressés lorsqu’il mit les pieds sur le trottoir du boulevard de Strasbourg. Sa journée de travail avait virtuellement commencé et il lui aurait fallu pouvoir pagayer plus vite sur le cours du temps pour en rattraper. Il faut dire que le menu était bien chargé (séances photographies, scribouillage d’articles, corrections, réunions avec les collègues, échanges de mails avec le responsable éditorial du journal anglais…) mais la seule conséquence de son retard fut qu’il ne put se faire la séance de cinéma qu’il espérait et il rentra plus tôt que prévu dans son appartement pour se faire à manger, si éplucher des légumes, effeuiller une salade et réchauffer le contenu d’une conserve peut-être considéré comme tel.

Après avoir rassasié l’appétit de son ventre, il mit la vaisselle dans l’évier et alla consulter sa boîte à mail. Un message de son amie Liloo l’y attendait. Elle lui confiait son humeur du moment et un nouveau poème sur l’éclosion des étoiles dans l’univers et leur destinée, une allégorie avec les fleurs d’un jardin sauvage. Il apprécia la lecture mais ne se sentit pas de lui répondre dans la foulée, d’autant plus que la lecture d’un troll sur un blog de poésie dédié à Lord Byron le fit sortir de ses gonds et accapara toute son attention. Peu habitué à rentrer dans la polémique, la considérant futile, « phagocyteuse » de temps et d’énergie, il se sentit obligé de réagir pour défendre ceux qu’il aimait lire, et surtout en pensant à son amie-du-net japonaise qu’il considérait comme une digne poètesse contemporaine…

Le trublion, le provocateur avait traité les poètes de parasites, utilisant, détournant, pour sa généralité, la biographie du poète à l’honneur. Par la raison, Greendle voulut s’efforcer de ne pas être trop cinglant, de ne pas être trop subversif dans sa réponse, mais il eut du mal à réfréner son envie de piquer au vif l’auteur du message.

« Il faut avoir la conscience moyen-âgeuse pour se permettre de traiter les poètes de parasites. Un poète donne de lui sur le papier, il met de son regard, de ses tripes, de son âme, du monde. Il vous retourne, il vous transporte si ses textes vous parlent, trouvent écho dans vos grottes, vos profondeurs. C’est un travailleur de l’essence de vie. On ne peut pas en dire autant de certains travailleurs et encore moins de certaines entreprises qui font leur beurre de manière discutable, d’un point de vue philosophique ou non. Mais même pour eux, taxer de parasitisme ce serait ignorer le sens du mot et se prendre pour dieu le père.

Green, l’anglais scribouillard expatrié en France »

Il se relut et cliqua sur « Send / Poster »…

Un peu soulagé d’avoir pu exprimer son point de vue, mais toujours un peu échaudé, il éteignit son netbook, son ordinateur portable, son umpc et prit l’air en compagnie du livre qu’il avait acheté au bouquiniste en début de matinée…
Il élut temporairement domicile non loin du jardin du grand rond qui venait de fermer ses grilles, sur un banc de pierre où il commença à feuilleter le livre de Victor Hugo. Bien vite, les yeux ne pouvant plus faire leur office comme il faut sous la lumière évanescente, peu aidée par les lampadaires pour luter contre le voile de la nuit, Greendle se choisit un bar où il y dévora une trentaine de pages avant qu’il y ait trop d’affluences. Il termina dans son lit sa tranche de lecture, le chapitre qu’il avait entamé, et rejoignit la rive de l’impalpable en se laissant bercer par les vagues d’une mélodie lancinante…

La brume se lève sur une île, au point d’envelopper les étoiles dans le ciel. Seule la vue d’une grotte persiste. Elle semble loin et proche à la fois. Greendle avance vers elle. Étrange. Il a l’impression de ne plus sentir le sol, ce n’est même pas comme s’il s’était dérobé. Vole-t-il ? A peine s’est-il posé la question qu’il se retrouve nez à nez avec un diablotin qui allume un feu au dessus d’une brochette de coeurs. Le diablotin, au nez gros comme un pif, aux noisettes globuleuses et aux oreilles pointues, lui est étrangement familier. Et malgré son rituel macabre, il ne le sent pas menaçant, du moins ne lui prête-t-il pas attention. L’anglais poursuit sa route vers l’antre de la grotte lorsque, soudain, une vague le submerge…

Greendle se laisse aller un ins­tant, der­rière-lui une autre vague déferle, devant-lui la situa­tion n’est guère plus… pai­si­ble.

A peine réa­lise-t-il la situa­tion qu’il se retrouve dans les étoi­les. Il a l’impres­sion d’être devenu une cons­tel­la­tion.

Non… Sa vue se fait plus claire. Il est sur un sol, une sur­face où une myriade de cons­tel­la­tions de plu­sieurs galaxies sont acco­lées les unes aux autres. Est-il face aux pans de l’uni­vers, sa robe ? Lorsqu’il les lève, les yeux, un ins­tant ébau­bis, se rem­plis­sent d’une légère frayeur.

Des pira­tes de l’espace sont en train de débar­quer sur sa sorte de rive… sabres lasers à la main, der­rière eux des arba­lé­triers fago­tés un peu de la même manière. Des ombres dan­sent au bout de leurs car­reaux, des éclairs fusent de leurs yeux et… leurs cha­peaux lévi­tent au-des­sus de leur tête ? Ou c’est leurs che­veux qui s’héris­sent, cha­cun de leurs sauts d’ani­mal assoiffé de sang qui fait tan­guer ?
Le scri­bouillard se sent comme para­lysé. Il don­ne­rait cher pour tro­quer la plume qu’il… Il a une plume dorée à la main main­te­nant ? Il n’avait rien avant… Greendle ferme les yeux, il ins­pire, expire.

Lorsqu’il rou­vre les yeux, notre rêveur cons­tate la situa­tion cri­ti­que dans laquelle il se trouve : il a le pied droit et la main gau­che enfon­cés dans la terre (enchaî­nés pour l’un à un piquet au niveau du cen­tre du mol­let et pour l’une au niveau du poi­gnet) et le pied gau­che et la main droite comme empê­trés dans une sorte de nuage de pous­sière qui gra­vite à 1 mètre. En face de lui, juste à l’orée du nuage, non loin de la grotte dont l’antre est devenu lumi­neuse, le dia­blo­tin du début de son rêve est entouré de toute la smala armée. Celle-ci sem­ble­rait pres­que sage comme une image à qui on n’aurait pas jeté de sort pour qu’elle vous dévore, et celui-ci sem­ble… il est inquié­tant avec sa bro­chette ten­due vers le coeur de l’anglais qui com­mence à pani­quer, sa tête levée dévoi­lant son air sar­cas­ti­que et des dents jau­nies dans les­quel­les sont venus se ficher quel­ques bouts d’os de corps étran­gers.

- No ! You can’t, i’m in a dream… if i want, i can… amorce Greendle qui secoue tous ses mem­bres.

- You can, but i will come back ! Répli­que sur un ton mena­çant le dia­blo­tin qui n’a pas changé de pos­ture.

Greendle se sent sub­mergé d’un mélange de ter­reur et de défiance. Il ouvre la bou­che comme pour faire défer­ler un flot qui englou­tira la menace, mais elle s’éva­nouit en un bat­te­ment de cils…

La res­pi­ra­tion hale­tante, un arrière goût trou­ble dans la bou­che jusqu’aux tré­fonds de l’esprit, le réveillé avant l’heure pré­vue secoua la tête pour ten­ter de chas­ser les bri­bes, les relents sen­so­riels du cau­che­mar. Il médita dans la fou­lée sur la signi­fi­ca­tion de ce qu’il venait de vivre chez Mor­phée…

A la suite de son orai­son, il se défit du mau­vais rêve jusqu’à la pointe du stylo en se sai­sis­sant de son cale­pin de che­vet et en y ancrant ce dont il se sou­ve­nait.

Le der­nier point mar­qué, le jeune anglais retrouva son flegme. Non­cha­lam­ment, il entre­prit le reste de sa rou­tine d’après réveil…

« Dans le temps,
Bal­lant,
Quand le feu prend la nuit,
La pénom­bre le jour,
Les rêves s’enfuient
Et jouent des vilains tours…
»

Paré pour enta­mer sa mati­née, sur l’écran de son umpc, assis bien au fond de son siège, la tête pen­chée légè­re­ment en avant, il fit défi­ler la liste des mes­sa­ges qui l’atten­daient. Il eut la sur­prise d’en avoir reçu un nou­veau de Liloo. Elle s’inquié­tait de ne pas avoir reçue de réponse de son ami, lui d’habi­tude si prompt à ce faire, et con­fiait son désar­roi à ne pas avoir réussi à écrire un nou­veau poème.

« Chère amie plume d’île, chère Liloo,

Je suis désolé. J’ai savouré ce que tu m’avais envoyé comme un doux nec­tar, mais mes péré­gri­na­tions sur le net avaient un ins­tant englou­tie ma bonne humeur. Ras­sure-toi, c’était une pec­ca­dille.

De même, je pense que le silence de ta muse n’est que l’oeil du cyclone. Un pas sur le côté et tu te retrou­ve­ras de nou­veau sub­mer­gée de ses envo­lées. Non que je mini­mise l’impor­tance d’une jour­née sans écrire, c’est juste que… je pense que plus tu te bra­que­ras sur ton blo­cage, plus il sera impor­tant.

Quoi­que je dois avouer que j’écris ça alors que je ne sais pas trop com­ment te ras­su­rer, que j’ai beau pou­voir théo­ri­ser des solu­tions, il n’en reste pas moins qu’au final c’est un che­mi­ne­ment per­son­nel que tu dois sui­vre. Et de ce côté, je ne sais si j’ai bien fait, le fait est que je n’ai pas réussi à gar­der la verve poé­ti­que qui ani­mait ma plume il y a quel­ques années.

Enfin, si j’avais un vrai con­seil à te don­ner, c’est que si la flamme qui fait ta plume s’envo­ler pour des poè­mes devait s’éva­po­rer, s’assou­pir plu­sieurs jour­nées, tu devrais peut-être voir si avec des his­toi­res ton encre ne coule pas plus faci­le­ment. Bon, j’ima­gine que tu y as déjà pensé, alors euh… En tout cas je suis prêt à t’aider d’une manière ou d’une autre.

Ah, en par­lant de ça, tant que j’y pense, si tu veux on pourra essayer d’écrire en duo ? Par­fois on se trans­cende, on écrit plus faci­le­ment lors­que des plu­mes peu­vent jouer le rôle de gui­bre l’une pour l’autre.

J’espère que tu pour­ras pas­ser une bonne jour­née, que le souf­fle des muses Érato et Cal­liope soit avec toi !

@mi­ca­le­ment,
Gree­gree »

Après un pre­mier cla­viar­dage, Greendle se relut et étoffa plu­sieurs pas­sa­ges. Lors­que assez satis­fait, il envoya son mes­sage, puis s’atta­qua à des cor­res­pon­dan­ces plus solen­nel­les dans le cadre de son tra­vail, écri­vit un bout d’his­toire et con­sulta son compte en ban­que.

Assuré de ce qu’il pou­vait dépen­ser, ou plu­tôt ne pas dépen­ser pour chi­ner la plume vue la veille sur le mar­ché aux puces, notre ama­teur de bro­cante fit le tri dans sa biblio­thè­que en bois d’ébène. Celle-ci s’allon­geait sur tout le mur en face de la fenê­tre de la pièce prin­ci­pale de son appar­te­ment et débor­dait sur celui de gau­che, à côté de son petit bureau. Notre livri­vore en sor­tit les livres de valeur qu’il avait déjà lus, en vue de les ven­dre ou tro­quer. Une fois le pour et le con­tre pesé sur le pin­ce­ment de coeur à l’idée de s’en sépa­rer, il n’y avait plus que trois livres qui avaient quitté le bois pour se retrou­ver dans sa besace.

Greendle eut un sou­rire amusé en ima­gi­nant la pro­ba­ble négo­cia­tion qu’il devrait mener avec Sha­kire Jack­son. Il regarda l’heure affi­chée sur son poi­gnet. Il était 10 h bien enta­mées, il ne fal­lait pas qu’il traîne plus…

« Si, en s’effor­çant de sui­vre le cou­rant, la plume
devient le pro­lon­ge­ment de la lumière d’âme,
Alors le passé et l’ave­nir se com­pri­ment et s’enflam­ment
dans une goutte d’encre qui ancre tout depuis le pos­thume…
»

Dehors, la chatoyante faisait frémir les rues animées de couleurs. Après quelques pas séparant l’antre de son immeuble de la route, le chineur de plume se figea. Les tutures et compagnie semblèrent l’inviter à se joindre à leur danse motorisée. Greendle se sentit attirer et fit un pas, puis deux… puis hésita, s’arrêta comme un automate qui a fini sa série de mouvements. Il était à deux mètres de la crêpe humaine, le regard perdu dans le vide. Il se tourna dans la direction opposée à Saint-Sernin, se figea de nouveau. Une drôle de sensation le submergea, un peu comme s’il  venait d’avoir une prémonition indescriptible, dont seul comptait la répulsion. L’anglais tressauta et secoua la tête, se retourna dans la direction qu’il avait prévu de prendre… et la suivit.

« Lorsque la lueur des possibles est voilée,
un chemin unique a été pris, une ligne tracée
et il n’est plus possible de faire marche arrière,
reste plume, témoin du retournement de terre…
»

Greendle passa par le jardin des plantes, se mit à flâner lorsqu’approcha la statue en hommage à Saint-Exupéry et à son petit prince. Un groupe de jeunes jouait au rugby non loin, en grande partie sur la pelouse. Il porta son regard de la statue à leur ballon ballotté d’une main à l’autre, « déconnecta » son oreille saturée par les appels au ballon des uns et des autres, les conseils de placement des capitaines et entraîneurs de fortune, concentra ses sens sur la vue. Il la dirigea vers le ciel. Des anges lui semblèrent danser dans les interstices des nuages…

Quelques oraisons plus loin, le photographe-reporter se planta un instant sous la branche d’un arbre, subjugué par quelques fleurs aux alentours. L’ovale échappé des mains d’un joueur arriva dans sa direction. Il essaya d’apprécier la trajectoire de manière à bien le réceptionner et se rendit compte qu’il était déjà parfaitement placé. Lui avait-on sciemment envoyé le ballon ? Le fruit du hasard ? Sans plus pousser l’enquête, il rendit l’objet à l’envoyeur et ne se sentit pas de rester…

Au moment où notre chineur arriva sur la place, en face de l’église, les cloches sonnèrent 11 h et… ? Il réalisa qu’elles rythmaient aussi les quarts d’heure. Il lui sembla que ce fut la première fois qu’il y prêtait attention. Celle-ci passa des cloches à un trio. Trois couvres chef de pirates sortirent d’un bar et vinrent dans sa direction. Greendle secoua la tête, essayant de chasser les bribes de son dernier cauchemar. Il fut aidé par la vision d’une fleur asiatique qu’il effleura. Il en fut plus troublé. En plus du souffle coupé, son cerveau se liquéfia, il devint tout pâle, mais pour une sensation bien plus agréable. Le battement aurait pu paraître éternel si sa « raison » n’avait refait surface. Il détourna le regard, se dirigea vers l’emplacement de mister Shakire Jackson.

Toujours assis aux milieu de sa « boutique de rue », le vendeur aux merveilles enrubannées par des mots - des histoires à dormir sur une page des milles et une nuit – était en fin de conversation avec une jeune dame en robe pourpre portant sur la tête un chapeau assorti.

- J’vous assure que ça les vaut ! M’enfin, tant pis, j’ai un acheteur pour la plume qui m’attend ! Si vous ne prenez pas le lot, ça vous passera sous la page ! asséna Shakire en montrant Greendle de la main.

- Je… euh… Si vous trouvez un pigeon pour ça, tant mieux pour vous ! Moi, c’est pas mon affaire. Au-revoir ! Conclut la dame sur un ton hautain après s’être tournée dans la direction de la main.

- Bye belle dame ! Beau jour maille lord ! Vous êtes vous bien enivré ? Avec le temps qu’il fait aujourd’hui, vous avez pas fini ! s’empressa de rebondir Shakire, sans se dépareiller de son air jovial mais avec un grain qui trahissait sa déception de laisser filer une potentielle cliente.

Greendle se sentit mal à l’aise. L’air de rien, il venait d’être dévisagé avec un regard  qu’il avait ressenti comme légèrement dédaigneux et par une bouche qui l’avait étiqueté comme potentiel pigeon. Il ne laissa cependant pas transparaître sa susceptibilité et afficha un sourire poli. Il ne répondit néanmoins pas tout de suite. Ses noisettes verdâtres se tournèrent vers la plume dorée, son corps se dodelina sous l’effet de son envie de s’en saisir.

- Merci de votre… so… sollici… tude ? Je… Euh… On peut passer les amabilités ? J’ai vraiment envie de cette plume mais il m’en coûterait de devoir me débarrasser de trésors pour un lot que je ne désire pas ! souffla-t-il presque.

… La discussion fut plus rapide et le dénouement plus heureux que notre chineur ne l’avait espéré. Sans devoir vendre un de ses livres, Greendle put acheter la plume et un encrier sculpté dans du bois d’ébène qui aurait appartenu à quelqu’un dont il avait déjà oublié le nom au moment où il prit congé.

L’anglais occupa le reste de sa journée à faire ce qu’il avait prévu, à profiter du beau temps, à prendre des photos, à user du clavier, à lire… et à « faire connaissance » avec sa plume dorée.

Le soir venu, avant de se coucher, Greendle consulta ses messages. Il lut en premier la réponse de Liloo à ses conseils. Ce fut à son tour de s’inquiéter. Elle lui avait répondu en une sorte de poème dont la forme et l’envolée ne lui ressemblait guère, du peu qu’il en avait lu, mais qui le prit aux tripes.

« Quand les mots m’ont blessée,
J’ai apprivoisé le silence,
Quand le silence m’a blessée, « lésée »,
Je me suis réfugiée dans le monde de l’esprit,
Et quand mes rêves s’y sont égrenés,
Ont été entrechoqués, brûlés dans l’« immobilité »
Face à la mobilité du feu de la vie,
J’ai tardé à réagir et ai rejoint l’ombre,
La dernière parcelle avant le néant ?
Là, mon vent et mon volcan aux nues
N’ont trouvé que l’écho du sans temps…
Puis un jour, avant la grande éruption, j’ai ouvert la fenêtre
Et dans les bras de mère poésie je me se retrouvée…
La plume à la main et les cimes pour seule quête,
Ô grande littérature, jamais je ne la lâcherai !

Ton amie,
Liloo
»

Greendle hésita quant à sa réponse. Se disant qu’il valait mieux qu’il évite de trop en faire, il lui décrit d’abord sa première réaction, broda ensuite autour.

« Hello,

Je viens de te lire juste avant de rejoindre la dimension où l’impalpable devient palpable et vice versa. Tes mots m’ont presque ôté les miens. Tu es la poétesse que je ne suis pas. Tu me diras, normal, je suis un homme. Mais sans moquerie, sans plaisanterie, tu as fait mouche, je ne tenterai plus de te détourner de ton chemin poétique. Ceci dit, l’invitation à écrire à deux plumes tient toujours. Ce que tu voudras !

@micalement,
Greegree »

Notre jeune lord envoya son message, consulta les autres qu’il avait reçus puis alla rêver…


« - Qu’y a-t-il dans et derrière cette brume ?

- Des réponses à éclaircir.

- Et si j’en ai pas vraiment ?! Si les questions m’ont échappées ?

- Alors tu sauras.

- Quoi ?

- Ce qui est, ce qui compte, l’essence de l’être… »

Le lendemain, les yeux ouverts, le stylo sur son calepin des rêves, il nota ce dialogue insolite qu’il avait eu avec la plume chinée. Le plus déroutant pour lui c’est qu’il ne se souvint pas d’avoir fait d’autres rêves, et encore moins qu’il y avait eu un cadre autour du dialogue. Hésitant quant à l’interprétation qu’il pouvait en faire, il lorgna du côté de son ordinateur, songeant à faire une recherche sur un site dédié aux rêves. Il n’eut cependant le temps de s’attarder sur l’étrangeté, une journée de reportage l’attendait et il fallait qu’il s’empresse de se préparer.

© Pascal Lamachère – novembre-décembre 2008 – Janvier 2009


Chapitre 2 - Au-delà de la brume

Greendle passa deux jours à se plonger dans un travail intensif, plus qu’il ne l’avait prévu. Entre entretiens, photos, rédaction et aide à apporter à ses collègues pour cause de réduction d’effectifs, il avait mis de côté ses échanges avec Liloo et il avait oublié l’étrangeté de ses derniers rêves, jusqu’à ce qu’il déambule dans la petite rue Léon Gambetta…

L’air s’était rafraîchie, les nuages dans le ciel étaient d’un gris très sombre, capturaient la lumière comme un filet de pêche aux mailles serrées tiré dans un océan de gros poissons. Malgré cette atmosphère annonciatrice de giboulées de mars très très en retard, notre anglais, « emmitouflé » dans sa veste en cuir, avait voulu faire un tour sur les berges de la Garonne après une journée harassante et avait dirigé ses pas en conséquences. Mais un abat de fins projectiles glacés eut raison de sa soif de bouillons fluviaux et il choisit de se « réfugier » dans le cyber de la rue. Il le fit d’un pas nonchalant, pendant que les rares personnes n’étant pas encore à se sustenter se mirent à courir. Comme si leurs estomacs criaient famine et qu’elles s’en trouvaient en danger de mort, elles lui semblèrent sauter et se précipiter à la manière des pirates de son rêve. Dans la foulée, les tambours des cieux raisonnèrent et un éclair les brisa. Dans cet élan surréaliste, à travers un chapelet de grêlons éclairés, Greendle crut apercevoir un diablotin familier en train de lever le poing au ciel. Il tressauta, secoua la tête et pénétra dans un air chauffé par les humains et les machines.

Le cyber était presque bondé. Il lui fallait attendre un peu avant d’avoir une place parmi la trentaine de postes. Le photographe-reporter en profita pour apprécier l’éclairage légèrement tamisé, observer les gens en train de vaquer à leurs « occupations électroniques » et détailler le décor… Au fond de la salle, une affiche (scotchée contre une séparation en contreplaquée posée entre deux ordinateurs) attira particulièrement son attention. Titrée Les Pirates de l’espace en concert, il eut du mal à en croire ses yeux. Avait-il fait un semblant de rêve prémonitoire ? Une simple coïncidence ? Sa souris se rendit sur leur myspace, une fois devant un ordinateur. La musique qui entra dans ses oreilles fut plus soft que ce à quoi il s’était attendu avec un tel nom. Ses doigts enregistrèrent dans l’agenda le lieu et la date du show, puis consultèrent ses mails. Liloo n’avait rien écrit. Greendle claviarda quelques mots pour l’informer qu’il avait passé deux journées folles, qu’il envisageait d’aller à un concert d’un groupe de rock français dans quelques jours et qu’il serait probablement très occupé le reste du temps, en grande partie à cause de l’épée de Damoclès de la crise économique que le directeur de la rédaction avait finalement laissé tomber sur le journal.

Après avoir envoyé le message, le geek se rendit compte que son ventre réclamait de l’essence de vie. Il regarda par la fenêtre. Il faisait toujours aussi sombre mais il n’y avait plus qu’une pluie fine à venir titiller les briques, les têtes métallisées et le bitume. Il se leva d’un geste vif, vêtit sa veste, sortit de sa besace de quoi payer l’accueillante asiatique à l’entrée. Greendle desserra ses dents pour lui offrir un sourire un peu bêta tout en versant dans sa main la somme qu’elle lui avait demandée avec un accent exotique.

- Au… au r’voir ! balbutia timidement l’anglais avec son accent.

- See you soon ! Take care with this weather ! rebondit la jeune employée qui avait levé la tête pour le regarder droit dans les yeux, tout en rangeant la monnaie.

- Sa… Sayônara ! répondit radieux l’amateur de langues qui sommeillait en lui, souhaitant aussi et surtout rendre la faveur de la jeune femme en s’exprimant à son tour dans sa langue maternelle.

- Hihihihi… i’m not Japanese ! Hihihihi… expliqua-t-elle entre deux rires cristallins.

La jeune femme s’excusa et s’apprêta à répondre à l’interrogation faciale de son interlocuteur, mais un client pressé se manifesta. La voyant se détourner, l’anglais prit congé en dissimulant assez mal un air contrit naissant. Lorsqu’il passa la porte, une voix féminine lui souhaita une bonne soirée. Il ne se retourna pas et s’engouffra dans l’écume des nuages sans ajouter mots.
En route vers son « Home, Sweet Home », le lord dut essuyer un bref redoublement d’averse, des éclaboussures de voitures et de camionnettes. Mouillé du bout des pieds à la pointe des cheveux, la porte de son chez-lui franchie, il ferma les volets, mit un cd de Craig Armstrong, se déshabilla, prit une douche bien chaude et, une fois séché, vêtit son peignoir et des pantoufles. Le reste de la soirée fut consommée entre un menu réchauffé, des tranches de pages de L’Homme qui rit et des pages d’un carnet, à peine entamé jusque-là, qu’il noircit de paysages lettrés au passage de son calame doré. Il y peignit un début de conte sur une grenouille vivant sur les berges du canal du midi…

Lorsqu’il ressentit le poids de la fatigue sur ses mains, Greendle laissa choir sa plume, fit naître le voile de la nuit, s’allongea et se laissa envahir par la symphonie pluvieuse sur la barque des rêves.

« Nuages gris,
Soleil nocturne,
Quelques maux enfouis
dans l’Urne
d’un magicien
non Humain
resurgissent
au détour
d’une âme créatrice
piégée dans un four…
»

Cette nuit-là, le rêveur explora des songes plus insolites que jamais. Il commença par rêver qu’il se trouvait aux côtés de Michael Jackson, dans l’O2 Arena de Londres, le jour de la première du come back de la star. Aux premières paroles d’Heal The World, Greendle se retrouva face à une montagne inconnue, sur une terre en train de trembler. Aux premiers signes d’éruption, une brume se forma autour de lui, mais le décor ne changea pas immédiatement. Petit à petit, la montagne se liquéfia, son odorat fut titillée par une odeur âcre, deux bâtiments en feu prirent forme et…

- Sauvez-moi ! Sauvez-nous ! Par ici ! En haut !

Greendle ne sut où donner de la tête. Il avait le tournis et ne savait plus distinguer le haut du bas, la gauche de sa droite. Finalement, il se dirigea à l’instinct et… il se fit happer par un tourbillon orange. Quand il fut en mesure d’avoir l’esprit clair, que le paysage fut posé, il ne put bouger, enfermé dans une bulle translucide au-dessus d’un gouffre infini. Il assista en spectateur à une drôle de scène. Cerise sur la bizarrerie, bien qu’il se sentit étranger, non concerné, il avait la sensation de savoir, de connaître…

Corianthe contemple le vide. En mettant de côté tout un tas de différences fonctionnelles, intérieures, non visibles dans cette position, elle ressemble à une humaine costumée et grimée pour une « soirée dépareillée » : une robe marine portée du menton aux chevilles avec un couvre chef en forme de chapeau de magicien couleur sang. Mais ce n’en est pas une. C’est une Mondine. Sa « robe » et son « chapeau » sont une partie de sa chair, ce qu’elle tient entre les mains est son coeur sur lequel sont plantés ses yeux, son nez est très fin, ses oreilles rondes, son teint de peau passe par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel en fonction de son humeur… Et, à cet instant, elle est des plus mélancoliques.
Entre sacrifice et trahison, le chemin de cette créature l’a menée face à ce précipice. Elle n’a plus le choix. Il lui faut plonger dans l’abîme. Elle y a été condamnée. Elle ne peut y échapper. Une perle bleue s’extirpe de la masse argentée qui trône dans la paume de ses mains jointes ; la première et dernière larme de son coeur de Mondine. Elle espère que, malgré tout ce qu’elle a fait, elle sera sauvée pendant son saut, qu’elle obtiendra rédemption, qu’un valeureux Mondin viendra lui offrir une chance d’arranger l’irréparable.
Les jambes de Corianthe frémissent. Elles sont l’antre, le seuil de ses poumons. Elle a pris une dernière bouffée, « pour la route ». Son « chapeau » tourne un instant, elle lâche la masse argentée et saute…

La mondine bascule de telle sorte qu’elle est dos au vide. Un cercle noir composé de gelées s’est formé autour. Le temps semble s’être suspendu, ou plutôt le corps de la créature au-dessus du vide. Elle « profite » de cet instant de répit pour ouvrir ses mains comme pour une obole. La masse argentée palpite et scintille vert, les globes oculaires au bout de filaments suivent le rythme des ondulations. Greendle se sent attiré, aspiré par les tréfonds, les abîmes contenus dans ce drôle de regard. Il a l’impression de quitter son corps, que son âme s’engouffre dans une brèche lumineuse-brumeuse et se perd dans celle de Corianthe. Dans la foulée impalpable, les lois de la gravitation ont de nouveau cours, le cercle noir monte, fuse et devient une sphère, un tapis d’obsidiennes qui épouse les contours de la bulle translucide de l’humain. Elle se contracte et…

- Noon !! se prit à crier Greendle en se réveillant… aux pieds du lit, une dizaine de minutes avant que son réveil n’ouvre les écoutilles musicales. 

L’explorateur de rêves resta un instant comme sonné, allongé sur le flanc droit, sans draps pour le couvrir, nu. Un arrière goût amer sembla s’entêter à le troubler. Il ne sut si c’est parce qu’il n’avait pu agir dans son rêve et s’était trouvé spectateur d’un drame, si c’est parce qu’il était tombé et n’avait pas bien dormi ou si c’est parce que des désagréables pans de son passé avaient ressurgi. Il se hâta d’ancrer avec la plume dorée les bribes, tenta de garder le fil, de le retrouver jusqu’à ce qu’il ait le sentiment d’avoir réunie toute l’écume de l’univers des esprits de cette nuit.

Notre jeune anglais poursuivit son « rituel matinal ».

Face à l’ordinateur, il savoura un mail de Liloo : quelques vers amicaux à son intention accompagnés d’une invitation à se rencontrer à un concert de leur étoile chanteuse commune.

« … En parlant de concert, je me suis dis qu’on pourrait se retrouver à un des concerts de Michael ? J’ai réussi à avoir un billet pour la première, mais je puis le revendre et en acheter pour une autre. Tu me feras visiter Londres ? Je pourrais peut-être ensuite venir quelques jours à Toulouse, si tout se passe bien !

Ton amie,
Liloo
»

Greendle lâcha un « Yes ! » de joie et se dodelina sur sa chaise. Trop timoré, bien qu’il la savait aussi fan de bambi, il n’avait pas osé lui proposer cette possibilité, ni même tout simplement l’inviter. Il s’empressa de lui répondre qu’il s’en faisait une joie, qu’il se débrouillerait pour trouver un billet de concert le même jour, voire deux côte à côte, et qu’il lui concocterait un séjour londonien de rêve.

Imprégné de bonne humeur, il enleva sa chemise noire, vêtit une jaune canari à la place et « oublia » sa veste en cuir lorsqu’il quitta les lieux d’un pas guilleret. La suite de la journée ne fut pas en reste de surprises, bonnes, mauvaises ou juste… surprenantes.

Sur le chemin d’un reportage autour des artistes de rue, aux bords d’une berge du canal du midi, le photographe-reporter crut halluciner lorsqu’une grenouille s’étala sur sa galoche gauche…

- Oh my god ! Qu’est-ce qui t’arrive ? C’est un français qui te course, pour que tu fasses pas attention où tu bondis ? ou une princesse à croiser ta mire ?

… et encore plus lorsqu’il se prit à lui faire à peu près la même conversation que celle qu’il avait écrite la veille et qu’il eut l’impression de comprendre ses « coa ! ». Il secoua la tête, se pinça, invita gentiment l’amphibien à aller voir ailleurs et remit un pied devant l’autre. Il accéléra le pas lorsqu’il entendit de nouveaux coassements.

Cette étrange scène aurait pu lui faire l’effet d’une gaudriole du destin, si ce n’est le caractère légèrement effrayant à ses yeux de vivre une scène qu’il avait imaginé. Greendle éprouva d’ailleurs le besoin d’en parler à un collègue ami, au dîner, dans une brasserie en face de la place du Capitole, sous les arcades en brique ocre.

- Gri-gri, c’est une synchronicité de Jung. C’est un sujet très intéressant, mais te prends pas la tête dessus. Même si tu sais faire la part des choses, on peut voir des signes partout dès que la cervelle se met en mode… euh… corrélation, association… et surtout, je pense pas qu’il faille les interpréter !

- Hmm… tu as raison. Mais dis-moi, Laurent, y a plusieurs types de syn… chronicité ? demanda Greendle à son pair, l’air un peu ailleurs, le regard dans sa salade de chèvre chaud, flanqué de son portable à gauche, au bord de la table.

Laurent, un peu plus âgé que notre scribouillard, la barbe d’un baroudeur pendue au visage, s’était pris de sympathie au point qu’il jouait le rôle de « protecteur » avec celui qu’il aimait surnommer son « gri-gri vivant », et de temps en temps « pudding exporté » lorsqu’il voulait le charrier. Parfois un peu trop au goût du gri-gri.

- Euh… non, enfin, pas à ma connaissance. J’ai parlé de synchronicité de Jung parce qu’il a développé toute une thèse dessus. D’ailleurs, de ce que je me souviens, il lui est reproché d’être resté un peu flou. Tu pourras en savoir plus sur le net !… lui répondit l’ami Laurent sur un ton empli de bonhomie à son égard, les yeux vifs tournés vers une serveuse qui s’était approchée d’une table voisine occupée par un couple de personnes âgées.

Un léger sourire amusé se fendit sur les lèvres de l’anglais. Il fit un signe de tête entendu, posa les mains sur l’umpc… mais n’alla pas plus loin dans son élan. La télévision de l’établissement avait attiré son attention. Des images d’un volcan en éruption défilaient, ainsi que celles d’un village qui avait été dévasté par le déchaînement de dame nature et dont quelques bâtiments étaient en feu.
« Comme dans mon rêve… » se dit Greendle dont l’air était devenu grave.

- Gri-gri ?! Tu devrais finir ta salade avant que les volcans du Massif Central ne se réveillent ! Sinon c’est plus du chèvre chaud que tu vas manger mais… commença à taquiner son comparse.

- C’est juste une nouvelle… truc de Jung ! coupa le rêveur, agacé, le regard lourd de reproches.

Laurent fut décontenancé et se contenta d’hausser les épaules, pour toute communication, avant de se tourner vers la serveuse et de lui demander l’addition, tout sourire. Greendle, dont l’assiette n’était qu’à moitié entamée, n’y prêtait déjà plus attention, la tête levée pour voir la suite et fin du « reportage sensationnel » qui se clôtura sur une jeune femme entourée de flammes et contrainte de sauter entre un plancher cramé. Là encore, le « pudding exporté » fit le parallèle avec son rêve, et sa bonne humeur fut achevée pour le reste de la journée, du moins jusqu’à la fin de soirée…

Un peu avant de se coucher, après la lecture d’un message laconique de Liloo…

« Okii !
Bises,
@ +
»

et la consultation d’autres, notre scribouillard retrouva un semblant de septième ciel grâce au dernier : le rédacteur en chef du journal anglais pour lequel il était correspondant, lui proposait de remplacer un journaliste sur la couverture du premier show que devait donner mister Jackson. Cela sous-entendait un billet gratuit. Il ne se fit pas prier et répondit immédiatement par la positive.

Ainsi, aussi souriant que s’il avait été invité à se rendre à une soirée présidée par la reine d’Angelterre, gri-gri rejoignit la dimension de Morphée sur un petit nuage…

« I said i will come back ! » résonne dans la brume.

L’humain sursaute, puis se sent pétrifié. Des bruits de pas courant bruissent à leur tour. Quand Greendle retrouve l’étincelle pour se mouvoir, un diablotin prend forme devant lui, en lieu et place d’une tranche de vapeur.

- I said i will come back ! déclare-t-il victorieux, avec le ton et la manière, fourche à la main tendue vers le haut.

Greendle est derechef submergé d’une émotion paralysante. Le nain infernal trépigne, se met ensuite à courir autour, comme s’il voulait jouer avec sa potentielle proie, crée des volutes de fumée, se rapproche petit à petit, un air de plus en plus féroce. Le rêveur se concentre et…

- And ?… Même pas peur ! lance-t-il, sur un ton faussement malicieux, tout en donnant un coup de pied en direction de l’assaillant.

- Oh oh oh ! You’re game over ! Assène le diablotin, qui l’évite sans mal.

Malgré l’annonce prophétique de fin imminente, l’humain se met en position de boxeur, prêt à combattre… mais fuit, le battement de coeur suivant, prend les jambes à son cou, presque littéralement, le bras gauche tendu en arrière, la paume face à l’adversaire, comme s’il pouvait ainsi le stopper, le garder à distance.

- Par la lumière lumineuse, que tu sois renvoyé dans les limbes, démon… Par la lumière lumineuse…

Le malin, qui avait ricané à la vue de la drôle de position guerrière de l’apprenti boxeur, rugit à ces mots et se rue sur le fuyard. Arrivé à portée d’action, il émet des grognements, sans toutefois attaquer, sans jouer de sa fourche, reculant même.

Un flash immaculé plus tard… Greendle clignait des yeux. Il lui sembla entendre un grognement, un écho réel à l’irréel. L’anglais se retourna sur le côté, la tête vers les volets. Vu l’absence de lumière naturelle dans leurs commissures, il se dit qu’il pouvait se rendormir et referma les yeux. Troublé par le cauchemar, il resta néanmoins un bon quart d’heure à les garder clos mais son esprit éveillé, se rassérénant, cherchant la paix. Avant de glisser vers le repos, il riait presque, à la remémoration de sa pseudo incantation.

- Par la lumière lumineuse ? N’importe quoi… se reprocha Greendle.

… Lorsque Mozart, par radioréveil interposé, le rappela dans sa chambre et à ses impératifs humains, gri-gri avait presque oublié le rêve étrange avec le diablotin. Un autre avait pris la place. Mais au moment de tout écrire, sur la table à manger, une tasse de thé et des oeufs au bacon à droite de son calepin à rêves, de la seconde salve d’escapades dans l’univers impalpable, le réveillé ne retint que deux phrases, prononcées à la fin - « Je vais prendre ces deux livres » et « des ciseaux, il me faut des ciseaux, vite ! » -, et un vague décor d’appartement chic, un escalier, une personne croisée, du moins lui sembla-t-il. En tentant de tout revisiter, dans sa phase introspective, son premier rêve lui revint comme une vague se reformant après s’être échouée et emportant au large avec un force accrue, comme un coup de poing dans un ventre ramolli par trop de confiance, dénué de réflexes, comme une balle retirée en élargissant le trou dans la chair, comme… Bref, il se souvint du rêve et se sentit plus troublé qu’il ne l’avait été pendant et juste après l’avoir vécu. Le pudding exporté secoua la tête, posa sa plume, but quelques gorgées de thé, se sustenta puis alla méditer un bout, à la fenêtre.

Greendle porta son regard sur les fenêtres des bâtiments voisins, sur les passants, sur les voitures… et enfin sur le ciel grisé de nuages. En les zyeutant, quelques vers vinrent naturellement se former dans son esprit, et il en vint à une conclusion : le rêve avait réveillé l’écorché vif qui somnolait en lui. Il ressentit le besoin, l’envie d’évacuer, de se laisser aller sur le papier, dans une écriture quasi automatique. Il alluma son ordinateur, mit le cd Dangerous de Michael Jackson et reprit la plume. Après avoir encré le cahier à rêves de la source de son trouble, il gratta des pages d’un autre, plus grand et plus volumineux, consacré au scribouillage d’histoires pensées dans la journée, hors du lit, hors de Morphée.

[…] Je regarde,
Des yeux clos du béton
S’ouvrir à une nouvelle aube ;
Des flammes d’autres, déjà éveillés,
Parcourir le chemin de la vie.

Je regarde,
Le cours passé ;
Du temps où j’errais dans la brume,
Entre ombre et lumière,
En lévitation,
À mi-chemin des abîmes et de la terre.

Je regarde,
Le côté du fleuve où je regardais…
Le cristal de mes pensées,
Le froid causé par l’absence de soleil,
Les étoiles filantes qui m’ont presque fait chavirer ;
Dos à la source du Hors Temps.

Je regarde,
Les fourmis motorisées,
Sous les nuages qui nous entourent ;
Sombres nuées,
Des montagnes s’élèvent,
Acides,
Les tripes m’en tombent.

Je regarde,
Une décennie d’horreurs et de merveilles,
De douleurs et de douceurs,
De toutes les couleurs,
L’arc-en-ciel de l’Histoire,
D’aventures humaines
Lumineuses et obscures ;
Monde renversant,
Comme la tête en bas d’un nouveau né,
Cruel ou doux, suivant l’étoile
Et la bulle protectrice
Qui s’immisce.

Je regarde,
Ce monde remplit d’injustices
Qui me font supplice ;
Le malin qui assaille,
Se gausse,
Tente de percer
Avec sa noirceur,
Reste l’espoir bridé.

Je regarde,
Des yeux clos du béton
S’ouvrir à une nouvelle aube ;
Des flammes d’autres, déjà éveillés,
Parcourir le chemin de la vie.

Je regarde
La mélodie divine ricocher sur les astres,
S’épandre vers les sans armure,
Vers la rive des mondes incarnés et désincarnés ;
Je regarde
Le coeur qui bat la chamade,
L’ombre s’enfuir…
Et la lumière fut ?
Et la lumière fut…

[…]


Lorsqu’il eut fini, le poète hésita à déchirer les pages qu’il venait de noircir. Un peu par insatisfaction, un peu parce qu’il voulait laisser s’envoler, symboliquement, les ondes capturées, un peu… parce qu’il ne savoir trop pourquoi, il sentait que c’était dans l’élan, la suite logique. Mais il n’en fit rien. Ses pensées se tournèrent vers Liloo, il hésitait à lui envoyer. L’anglais avait peur qu’elle le juge mal, malgré la confiance qu’il avait en elle. Il regarda l’heure. Il n’avait plus trop le temps de lui écrire le texte poétique, ni de lui faire part de la bonne nouvelle sur le concert. Il lui écrirait le soir venu…

Entre cet instant et celui où il se trouva à rédiger le mail à destination de son amie, dans la pénombre d’un croissant de lune, Greendle eut une journée troublante, dans la continuité de son introspection amorcée au réveil…

Peu après avoir quitté son appartement, en déambulant dans les rues toulousaines grisées par le ciel, sur le chemin des locaux du journal où il devait récupérer et/ou soumettre une liste de suggestions d’articles, au moment où il passa devant une librairie, l’éveillé entendit :

- Je vais prendre ces deux livres, annonça un client, la cinquantaine, caucasien, barbu…

Gri-gri n’avait pas trop fait attention à l’apparence du monsieur, une des deux phrases de fin de réveil s’étant rappelée à lui. Encore une histoire de synchronicité ? Il se dit que ça commençait à faire beaucoup en deux jours, et poussa un peu plus loin sa réflexion de la veille. Lorsqu’il fut arrivé à destination, du moins la première, le penseur en était arrivé à ceci : si la phrase entendue est une phrase qui peut être considérée récurrente, que l’on peut l’entendre plusieurs fois dans un mois, pour peu qu’on soit amateur de livres, le fait qu’il en ait rêvé et l’ait entendue peu après, n’est pas anodin, ce n’est peut être pas qu’une coïncidence ; il ne s’agit pas d’une prophétie autoréalisatrice, il n’a aucunement été influencé, provoqué cette situation parce que rêvée ; cela n’a pas tellement de sens en l’état, aucune utilité, il lui faudrait d’autres preuves, plus de matière pour tirer une conclusion. Il allait être servi.

Le ciel s’était éclairci, une légère brise chaude printanière taquinait ses cheveux, quand notre photographe-reporter arriva à sa deuxième destination, un immeuble, à proximité du croisement de la rue du Faubourg Bonnefoy et de l’avenue de Lavaur. Greendle s’était vu confier un article de fond sur un homicide, qui avait eu lieu la veille, en fin de soirée : il devait interviewer, enquêter, prendre des photos… Après avoir réussi à obtenir le droit d’entrer, quand il mit les pieds dans la demeure en briques roses, posa son regard sur l’escalier, le réveillé eut un flash, eut l’impression de vivre la scène dont il avait rêvé. Cela le tourneboula quelque peu et il fit à nouveau marcher son pudding gris, ses neurones : il n’a pas choisi cette destination, ne pouvait savoir qu’il y mettrait les pieds, donc là aussi, il ne l’a pas provoqué ; mais là, si le standing du lieu peut correspondre, ce dont il s’est souvenu du rêve est trop vague, et encore plus là où il peut se laisser prendre à le modifier, il peut ainsi se faire avoir par l’effet Barnum.

Pendant sa réflexion, Greendle avait commencé à monter. Lorsqu’il croisa un habitant de l’immeuble, il sortit de ses pensées, le salua et tenta une approche, pour une interview, tâter le terrain. Le contact passa bien avec Charles, fraîchement retraité, un béret sur la tête, des cheveux grisonnant en dépassant, la peau ridée comme les gens de son âge… Il obtint son sésame pour rencontrer d’autres résidants. Au moment de prendre congé, il entendit, venant du palier de l’étage du dessus, une phrase qui paracheva le trouble initié au cours de la matinée.

- Des ciseaux, il me faut des ciseaux, vite ! Charles…, supplia presque une femme d’âge mur, la voix chevrotante.

Le pudding retourné devint livide, vacilla, posa sa main sur la rambarde pour rétablir l’équilibre, faire arrêter de tanguer les murs. Greendle en avait inquiété son interlocuteur, qui s’enquit de sa santé. Après un « Tout va bien ! Juste un manque de sommeil… », Charles alla voir ce que lui voulait sa femme. Gri-gri ne tarda pas à retrouver totalement ses esprits, quoique ses neurones commençaient derechef à s’activer avec un peu trop de vigueur. Il prit une grande inspiration, expira le lentement, et tenta de penser à autre chose, de les détourner vers son enquête, son article, ce qu’il réussit, jusqu’à ce qu’il croise à nouveau son premier contact, en fin de matinée. Ce dernier s’informa sur l’avancée des investigations du reporter, eut besoin d’être encore rassuré, d’entendre qu’il allait bien…

Quand Charles retourna dans son appartement, Greendle quitta les lieux, vers son repas. En chemin, il ne cessa de repenser aux trop nombreuses coïncidences, synchronicités. L’univers voulait-il lui envoyer un message ? Que devait-il en faire, en tirer ? Le signe était-il qu’il pouvait, devait aider à apporter des preuves au dossier, en plongeant au plus profond et tenter de reformer le dernier rêve de la nuit ? Mais comment peindre quand on est aveugle ? Ne trouvant de réponses, l’anglais se tourna vers son intuition. D’éducation anglicane, il ne se sentait pas d’appartenance à la confession, n’étant pas vraiment croyant, plus agnostique. Mais… il eut un frisson. Cela le remua de réaliser qu’il tenait sûrement là une preuve que la vie est bien plus qu’une histoire de robots génétiquement programmés, que c’était bien plus qu’une histoire de rêves et de situations qui se répètent, que ce cas dépassait certainement le cadre de l’effet Barnum.

L’heure du soupir solaire venu, après un après-midi consacré à la poursuite de son enquête auprès des policiers et tutti quanti, après un dîner en compagnie de deux collègues, de retour chez-lui, Greendle fit quelques recherches sur le net. Il tomba sur un site catégorisant les rêves, et où il était expliqué que les rêves prémonitoires, des songes véridiques, étaient faits pour nous aider à nous préparer à certains événements. Il se conforta qu’il s’agissait bel et bien de ça et conclut, aux descriptions, que son rêve était de ceux qui seraient inspirés par l’ange des rêves, Ciddîqoûn. Notre surfeur avait du mal à croire à son existence, mais pourquoi pas ? Et puis, même s’il ne s’était pas souvenu de tout, même s’il n’y avait pas trouvé une utilité immédiate, il se dit que son inconscient avait travaillé pour lui et que cela l’avait peut-être bien aidé, influencé d’une certaine manière, que cela avait éveillé sa foi, qu’il y aurait peut-être d’autres répercussions positives. Cependant, ce qui l’émoustilla le plus, ce qu’il retint le plus de sa promenade sur le site en question, fut l’explication, la théorie sur l’origine de ses derniers cauchemars, le fait que ses rêves en rapport avec la diablotin pouvaient être des rêves exutoires, des rêves inspirés par des djinns ou par le diable et compagnie, et qu’il ne devait pas y accorder d’importance, les ignorer, quand revenu dans l’incarné.

Approchant l’instant de la glissade vers les rêves, à la lueur du croissant lunaire, et de l’écran de son ordinateur, Greendle se sentit apaisé, inspiré. Il reprit son cahier d’histoires, claviarda le poème, l’améliorant au passage, et ajouta un petit mot à l’attention de Liloo. Une fois envoyé, il ferma les volets, et alla se coucher… De cette nuit qui suivit, bien qu’il eut observé les conseils du site pour rêver au mieux, chasser certains songes poubelles, il ne se souvint de rien, juste l’impression d’avoir fait de jolis rêves. Toutefois, l’anglais se réveilla d’humeur badine, taquine, la sensation d’avoir un esprit malin en lui, d’être légèrement différent, grisé par un humour étrange qui lui donna envie de tout prendre à la dérision.

à suivre / to be continued

© Pascal Lamachère – avril-août 2009 à juin 2010

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